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J AFR CHIR DIGEST 2020; VOL 20(2) : 3076 – 3081

ISSN: 2415 – 2307

FACTEURS DE MORBIDITÉ ET DE MORTALITÉ DES URGENCES ABDOMINALES NON TRAUMATIQUES À L’HÔPITAL NATIONAL DE NIAMEY

MORBIDITY AND MORTALITY FACTORS OF NON-TRAUMATIC ABDOMINAL EMERGENCIES AT NIAMEY NATIONAL HOSPITAL.

L JAMES DIDIER1, MB ABDOULAYE2, O ADAKAL2, H ADAMOU3, K IDE1, Y HAMA1 , S ADAMA1, M GAGARA4 , MS CHAIBOU4, H DADY4 , M MAAROUF5, T SIDIBÉ6, R SANI1

(1) Département de chirurgie et spécialités chirurgicales, Hôpital National de Niamey. (2)Faculté des Sciences de la Santé de l’Université de Maradi, Hôpital National de Maradi
(3) Faculté des Sciences de la Santé de l’Université de Zinder, Hôpital National de Zinder
(4) Département d’anesthésie, de réanimation et des urgences, Hôpital National de Niamey
(5) Maternité Issaka Gazobi, services des urgences. Niamey
(6) Département de radiologie Hôpital National de Niamey

JAMES DIDIER Lassey, Faculté de Sciences de la santé de l’Université Abdou Moumouni de Niamey, Niger,   mail : jamesdidier3@gmail.com

 

INTRODUCTION
La prise en charge des urgences abdominales non traumatiques constitue une préoccupation quotidienne dans les services de chirurgie de par le monde et plus particulièrement en Afrique subsaharienne [1–7]. Leur prévalence élevée ainsi que leur pronostic qui demeure sombre sont les principaux constats relevés par les études publiées antérieurement [4–6,8,9]. Les étiologies des urgences abdominales non traumatiques sont dominées par les péritonites secondaires pour la plupart d’origine présumée typhique dans notre contexte, donc évitable, les appendicites, hernies étranglées, les occlusions [8,10–13]. Le coût de diverses procédures tant diagnostiques que thérapeutiques est à la charge de patients souvent à faible revenu. Ceci impacte la qualité de cette prise en charge et les résultats postopératoires [1,4,11,14–16]. Aussi, plusieurs facteurs tels que le bas revenu familial, l’insuffisance du plateau technique, le mauvais état général du patient, le retard dans la prise en charge, certaines conditions de gravité préopératoire et postopératoire ont été bien identifiés comme étant péjoratifs sur le pronostic [3,10,14–16]. L’objectif de cette étude était d’analyser les facteurs de morbidité et de mortalité péri opératoire des urgences abdominales aiguës non traumatiques à l’Hôpital National de Niamey.

PATIENTS ET MÉTHODES
Il s’agissait d’une étude prospective, descriptive, et analytique réalisée sur la période allant du 1er janvier 2018 au 31 Décembre 2018 soit un an, incluant tous les patients admis et pris en charge au service des urgences chirurgicales de l’Hôpital National de Niamey pour abdomen aigu non traumatique, avec indications précises sur le délai de consultation et le délai de prise en charge. Les variables étudiées étaient : l’âge, le sexe, la provenance, le revenu des patients, les motifs de consultation, les motifs d’hospitalisation, le délai d’admission, l’état général selon le score ASA (American Society of Anesthesiologists) qui qualifie l’état de santé préopératoire d’un patient [17], le délai de demande des examens complémentaires, le délai de réalisation des examens complémentaires, le délai de livraison d’ordonnance, le délai de l’ordonnance, le délai de prise en charge opératoire, le diagnostic préopératoire, le diagnostic peropératoire, les lésions constatées, les gestes réalisés, les suites opératoires. Les complications opératoires étaient reparties selon la classification de Clavien et Dindo [18].
Les données étaient recueillies sur une fiche d’enquête établie à cet effet, traitées et analysées à l’aide des logiciels Word et Excel 2007 et Epi info version 3.5.1. Les tests statistiques de khi2 ont été utilisés pour comparer les variables quantitatives, les tests de Student et Fischer utilisés pour comparer les proportions et les moyennes. L’intervalle de confiance à 95% (IC95%) était retenu pour l’ensemble des tests à un seuil de signification statistique de p-value < 0,05.

RÉSULTATS
Au cours de la période d’étude, nous avons enregistré 151 patients soit 13,62% des 1109 admissions pour urgences chirurgicales. Il s’agissait de 106 patients de sexe masculin (70,2%) et 45 de sexe féminin soit (29,8%), soit un sex-ratio de 2,35. L’âge moyen était de 25,23 ans ±16,55 ans avec des extrêmes allant de 1 an à 78 ans. Les patients provenaient de la région voisine de Niamey (113km de Niamey) dans 60,9% (n=92) des cas et des autres centres de santé de la région de Niamey dans 39,1% (n=59) des cas. La répartition des cas selon le revenu fait ressortir 48,3% (n=73) des cas étaient sans revenu, 35,8% (n=54) des cas à revenu faible et 15,9% (n=24) des cas avec un revenu moyen. Près de la moitié des patients (n=75) soit 49,7% étaient admis au cours de la deuxième semaine d’évolution de la maladie (tableau I). L’état général des patients était classé OMS 3 chez 126 patients soit 83,4%. Les patients étaient classés score ASA I dans 19,86% (n=30), ASA II dans 70,2% (n=106) et ASA III dans 9,93% (n=15). La péritonite aiguë généralisée représentait le diagnostic préopératoire le plus fréquent dans 72,9% (n=110) des cas, l’appendicite aiguë dans 14,6% (n=22) des cas et les occlusions intestinales mécaniques dans 12,6% (n=19) dont 9 cas d’hernies étranglées.
Les comorbidités préopératoires étaient dominées par l’anémie avec un taux d’hémoglobine inférieur à 10 g/dl dans 44,37%, suivies de l’insuffisance rénale aiguë chez 22,52% des cas ainsi qu’un état de choc dans 9,93%(n=15). Plus de 19% (n=30) n’avaient pas eu leur bilan préopératoire après 2 heures d’attente, 39,07% (n=59) n’avaient pas eu leur ordonnance 30 mn après l’admission, 62,25% (n=94) n’avaient pas honoré les ordonnances médicales plus d’une heure après la prescription et 54,5% (79/145) étaient opérés plus de 6 heures après l’admission. Au cours de cette attente préopératoire, six (6) patients étaient décédés.
Les péritonites aiguës secondaires constituaient la majorité des découvertes opératoires, les autres rapportées dans le tableau II. La durée d’intervention inférieure à 6 heures était la plus observée chez 116 soit 76,82%. Les complications peropératoires ont été retrouvées chez 4 patients soit 2,6% (n= 4) dont 2 plaies du grêle et 2 décès sur table opératoire.
Les suites postopératoires étaient simples dans 51% des cas. Les complications postopératoires étaient dominées par les suppurations pariétales (15,17%), suivies de l’insuffisance rénale et la dénutrition. La mortalité globale périopératoire était de 13,91% (n=21). Ces décès étaient survenus dans 6 cas en préopératoire, 2 cas peropératoire et 13 cas en postopératoire. Le tableau III nous donne la répartition des complications opératoires selon Clavien et Dindo. Les facteurs associés à la morbidité postopératoire étaient : le délai d’admission p=0,004), le délai de prise en charge > à 6 heures p=0,001) et les patients des classes ASA II et III (p=0,042) ; tableau IV.
Les facteurs liés à la mortalité sont l’âge >50 ans (OR=4,51 ; IC95% [1,33-15,26], p=0,0092), le délai d’admission supérieur à 3 jours, (OR=8,57 ; IC95% [1,10-66,31], p=0,0153) et un score ASAIII (OR=4,18 ; IC95% [1,27-13,79], p=0,0120), (tableau V).

DISCUSSION
La prise en charge des urgences abdominales non traumatiques constitue une préoccupation quotidienne par leur fréquence tant en Afrique subsaharienne que dans certains pays en Asie et en Amérique. La fréquence globale varie entre 25 et plus de 50% des activités réalisées [4,6–8,15,16,19–23]. A l’opposé des traumatismes abdominaux supposés grave d’emblée pouvant survenir dans un contexte de polytraumatisme justifiant une mobilisation rapide de moyens de prise en charge [24], le caractère urgent des abdomens aigus non traumatiques est bien singulier de par leur étiologie non traumatique, donc liée, pour certains, à une pathologie évolutive dont la prise en charge précoce pourrait en éviter la survenue.
Au Niger comme dans la plupart des pays en développement, il s’agit d’une affection diagnostiquée à tous les âges avec une prédilection du sujet jeune comme en témoignent notre moyenne d’âge de 25,23 ans ainsi que plusieurs auteurs [4,8–10,19,21].
Dans le contexte africain, c’est la pratique de l’automédication ainsi que le recours à diverses thérapies exotiques voire excentriques, retardant du coup la consultation dans les centres de santé qui, disposant de peu de moyens, sont dans l’obligation de référer vers les grands centres hospitaliers selon le circuit de la pyramide sanitaire [11,13,14,25]. Ce qui peut engendrer un retard considérable que nous qualifions de « premier retard » avant la consultation dans le centre de référence, aggravant et compliquant le tableau initial. Aussi, une partie d’évacuation à la charge du patient dont le revenu est modeste ou inexistant dans plus de 84,11% des cas, additionnés au coût des soins au sein de ces grands centres, ce qui entraine un « second retard » que nous qualifions de « retard diagnostique indépendant ». Le traitement chirurgical devant attendre des produits et consommables chirurgicaux toujours par le patient engendrant un « troisième retard » dans la prise en charge et grevant le pronostic du patient [4,11,25].
Il y avait vingt ans auparavant, Harouna et al [8] rapportaient une prédominance des syndromes occlusifs. Notre série réalisée dans le même service retrouve que 69,66% des abdomens aigus non traumatiques sont des péritonites secondaires avec une prédominance des péritonites iléales présumées typhiques pour lesquelles, la vaccination ou le simple respect de l’hygiène des mains ainsi que l’hygiène alimentaire, permettront d’en venir à bout.
Les complications postopératoires présentes dans 35,1% des cas sont dominées par les infections du site opératoire ; celles-ci aboutissant à des désunions anastomotiques ou des éviscérations, mais aussi la redoutable péritonite postopératoire. Ces complications sont liées à un âge avancé, au retard d’admission ou de consultation au-delà d’une semaine, ou délai d’intervention chirurgicale supérieur à 6 heures après le diagnostic posé. D’autres études ont déjà identifié ces facteurs comme influençant sur le pronostic [4,8,11]. L’accent doit être mis sur la sensibilisation pour une consultation précoce et l’amélioration du plateau afin d’effectuer l’intervention chirurgicale sans retard. Le taux de décès de cette étude supérieur à 10%. Les abdomens aigus chirurgicaux sont caractérisés par une forte mortalité dans les pays à ressources limitées, comme rapportées par de nombreuses études [2-9, 10-15, 19-25].

CONCLUSION
La prise en charge des urgences chirurgicales abdominales non traumatiques constitue une préoccupation pour les chirurgiens dans les pays aux systèmes sanitaires peu développés par leur morbidité et leur mortalité. L’âge avancé, les retards d’admission et de prise en charge, le score ASA constituent des facteurs de mortalité et de morbidité des abdomens aigus non traumatiques. La réduction de ces facteurs de morbidité et de mortalité constitue un défi à surmonter et ceci passera peut-être par la couverture sanitaire universelle ayant fait ses preuves ailleurs, mais également par une communication dans le but d’amener les populations à un changement de comportement par la lutte contre le péril fécal et la consultation précoce.

 

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FACTEURS DE MORBIDITÉ ET DE MORTALITÉ DES URGENCES ABDOMINALES NON TRAUMATIQUES À NIAMEY

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