image entête

J AFR CHIR DIGEST 2021; VOL 21(1) : 3269 – 3274

INDICATIONS, COMPLICATIONS ET POIDS SOCIO-ECONOMIQUES DES STOMIES DIGESTIVES AU CENTRE HOSPITALIER REGIONAL DE MARADI

INDICATIONS, COMPLICATIONS AND SOCIO-ECONOMIC WEIGHTS OF DIGESTIVE STOMAS AT REGIONAL HOSPITAL CENTER OF MARADI

O ADAKAL1*, MM ROUGA1, MB ABDOULAYE1, H ADAMOU2, I MOUNKEILA SEYBOU1, L JAMES DIDIER3, IA MAGAGI 2, M MAIKASSOUA4, R SANI3.

1. Département de chirurgie et Spécialités chirurgicales, Centre Hospitalier Régional de Maradi, Université de Maradi, Faculté des sciences de la santé, Niger. 2. Département de chirurgie et spécialités chirurgicales, Hôpital National de Zinder, Université de Niamey, Faculté des sciences de la santé, Niger. 3. Département de Chirurgie et spécialités chirurgicales, Hôpital National de Niamey, Université de Niamey, Faculté des sciences de la santé, Niger. 4. Service d’anesthésie-réanimation du Centre Hospitalier Régional de Maradi, Université de Maradi, Faculté des sciences de la santé, Niger.

Auteur correspondant:
Dr ADAKAL Ousseini; Département de chirurgie et Spécialités chirurgicales, Centre Hospitalier Régional de Maradi,
Université de Maradi, Faculté des sciences de la santé, Niger. E-mail : ousseiniadakal@gmail.com

 

INTRODUCTION
Dérivée du grec « stoma », la stomie correspond à un abouchement chirurgical, intentionnel, temporaire ou définitif, d’un organe creux à la peau [1]. La stomie digestive consiste à aboucher un segment du tube digestif à la peau dans le but d’évacuer son contenu [1–3]. Il s’agit d’un choix thérapeutique présentant un risque de complications et dont la réalisation est actuellement revue à la baisse dans les pays développés [1,4–6]. Dans les pays en voie de développement, malgré leurs inconvénients, les stomies digestives constituent une voie de recours pour le chirurgien dans des circonstances cliniques précises pour sauver la vie du patient [7–10]. Au centre hospitalier régional (CHR) de Maradi, il s’agit d’un geste courant dont le choix s’avère difficile dans la pratique chirurgicale. Le but de cette étude était d’évaluer la fréquence, les indications, les complications et l’impact socioprofessionnel des stomies digestives dans notre contexte.

PATIENTS ET METHODES
Il s’agissait d’une collecte rétrospective des données sur une période de 2 ans allant de Janvier 2018 à Décembre 2019 au Centre Hospitalier Régional (CHR) de Maradi. L’étude avait inclus tous les patients opérés, ayant eu une stomie digestive (iléostomie colostomie) et suivi au CHR jusqu’au rétablissement de la continuité digestive (RCD). N’étaient inclus, les cas de jéjunostomies, de gastrostomies. Les stomies digestives définitives étaient exclues.
Les variables étudiées étaient : l’âge, le sexe, la provenance, le statut socio-économique, les indications, les complications postopératoires après la stomie et le RCD, la durée du séjour et le délai de rétablissement. Les patients étaient considérés comme d’un mauvais niveau socio-économique lorsqu’ils n’avaient pas les moyens de faire face aux prescriptions médicales dans le cadre de leur prise en charge et considérés d’un bon niveau socio-économique, lorsqu’ils avaient les moyens de supporter les coûts de la prise en charge globale. Le suivi des stomies était assuré en hospitalisation et en ambulatoire par les soignants. Les complications chirurgicales étaient réparties selon la classification de Clavien-Dindo. L’appareillage était initialement fait par les infirmiers avec des sachets plastiques faute de poches de stomies conventionnelles. Au cours du séjour hospitalier, les malades et/ou leurs accompagnateurs étaient formés à la confection de cet appareillage de fortune (Figure 1). Le programme de rétablissement dépend de plusieurs facteurs. Ainsi, on définit un rétablissement précoce (inférieur à 1 mois), moyen (entre 1 et 3 mois) et tardif (supérieur à 3 mois).
Une fiche d’enquête avait permis de collecter les données qui étaient saisies dans le logiciel Epiinfo7TMCDC pour l’analyse. Les variables quantitatives étaient exprimées en nombre, en moyenne ± écart type ou en médiane avec des extrêmes. Les tests de Chi-square ou Fischer exact étaient utilisés pour faire les associations entre les variables. Un intervalle de confiance de 95% était considéré pour l’ensemble des tests.

 

RESULTATS
Durant la période l’étude, 296 stomies digestives étaient confectionnées sur un total de 2441 interventions chirurgicales digestives, soit 12,1%. L’âge médian était de 11 ans (extrêmes : 1 et 87 ans). Plus de 73% (n=217) des patients avaient un âge inférieur à 15 ans. Le sexe masculin prédominait avec 61,1% (n=181), soit une sex-ratio de 1,57. Les patients provenaient du milieu rural dans 76,7% (n=227). Près de 74% de nos patients (n=219) avaient un niveau économique bas. La majorité des patients étaient célibataires (80,7%) et élèves dans 66,9% (n=198). Parmi les 43 patients mariés, 31 étaient des femmes. Les fonctionnaires et les revendeurs représentaient 8,8%. Les données socio-démographiques sont répertoriées dans le Tableau I. Les indications étaient principalement les affections chirurgicales urgentes dans 96,9% (n=287). Les péritonites par perforation iléale représentaient plus de 83% des cas (n=248). Les iléostomies étaient indiquées dans 84,5% (n=250) des patients. Les indications et le type de stomies sont résumés dans le tableau II. La durée moyenne de séjour après la confection de la stomie était de 12,5±5 jours. Selon la classification de Clavien et Dindo (grade I à V), les suites opératoires étaient compliquées dans 63,2% (n=187). Les principales morbidités étaient les irritations et les brûlures péristomiales dans 51% (n=96) ; les infections péristomiales représentaient 12,8% (n=24). La mortalité globale était de 11,8% (n=22). Elle était associée aux péritonites (p<0,001) et aux occlusions intestinales (p<0,005). Le tableau III nous donne la répartition des complications postopératoires après stomies. Au cours de l’évolution et du suivi des stomies, 70,7% d’élèves (n=140) avaient perdu l’année scolaire en cours. Sur 31 femmes mariées, 19,4% (n=6) se sont vues répudiées par leur mari à cause de leur stomie. Des 274 patients, 92,7% (n=254) avaient arrêté leur activité habituelle.
Au total, 274 ont été rétablis dans un délai moyen de 4,1±1 mois (extrêmes: 1 et de 13 mois). Le séjour moyen après le rétablissement de la continuité digestive était de 3,04±2 jours. Les suites opératoires étaient simples dans 95,6% (n=262) de cas. Les complications étaient enregistrées dans 4,4% (n=12) essentiellement des infections superficielles du site opératoire (n=9) et de fistule entérocutanée (n=3) que nous avons pris en charge à travers les soins locaux ; la fistule entérocutanée a nécessité une laparotomie.

DISCUSSION
La confection d’une stomie digestive, qu’elle soit latérale ou terminale, temporaire ou définitive est un geste chirurgical fréquemment réalisé en chirurgie digestive d’urgence ou en chirurgie réglée [4–7]. Dans les pays aux ressources limitées en général et au CHR de Maradi, cadre de notre étude en particulier, la stomie digestive constitue le principal geste d’urgence réalisé dans la prise en charge de diverses affections gastro-intestinales [7,9]. La fréquence de la stomie dans notre étude était élevée (12,1 %) ; la population pédiatrique, surtout masculine est la plus touchée avec un âge moyen de 16,6 ans. Adamou et al ont retrouvé des résultats similaires [7]. De façon générale, ces patients proviennent dans plus de ¾ des cas des milieux ruraux défavorisés avec des conditions d’hygiène et d’assainissement précaires. Ces zones démunies, sans eau potable, au niveau d’instruction faible, constituent le lit de la fièvre typhoïde responsable de complications à type de perforation iléale [11].
Dans plusieurs séries africaines, les indications de la stomie étaient dominées par les urgences digestives telles que les péritonites par perforation iléale et les occlusions intestinales [7–9]. Notre étude retrouvait que 88,2% de stomies sont réalisées ; cette prédominance de la stomie en cas de péritonite pourrait s’expliquer par le «triple retard» dans la prise en charge décrit par Adamou et al [7]. Le caractère septique des péritonites par perforations iléales, les perforations multiples ou proches de la jonction iléo-caecale font de l’iléostomie un traitement de choix [7,9].
Les taux de complications liées aux stomies digestives rapportés dans la littérature varient de 6 à 96% en fonction des centres [6]. Plusieurs types de complications sont définis selon leur gravité ou leur précocité et selon qu’elles soient locales ou générales [7]. Dans notre étude, 63,2 % des patients ont présenté une complication de leur stomie. L’irritation péristomiale est la complication la plus fréquente (51,3 %). Elle se justifie par le manque de poche de stomie, nos patients utilisant des bouts de tissu ou des sachets plastiques pour recueillir les sécrétions digestives qui se déversent. En effet, en cas d’iléostomie, ce sont des liquides et des enzymes digestives corrosives qui sont déversés sur la peau [5,16]. Cottam suggérait une éversion des berges de la stomie et une surélévation de 2 à 3 cm de celle-ci du plan cutané pour permettre un meilleur recueil des sécrétions digestives avec peu de contact cutané [6]. Les complications locales tardives étaient dominées par le prolapsus stomial ( 10,2 %) dont la fréquence est moindre que dans la série de salomé et al [10]. Sabbagha et al ont rapporté que c’est la complication locale tardive la plus fréquente (16%) [3]. Les facteurs favorisants le prolapsus stomial sont variables selon les auteurs. Il peut s’agir de mauvaises techniques de confection ou un problème de fixation de l’anse en particulier [1,2,4,6]. Les suppurations péristomiales ne sont pas négligeables dans cette étude, elles représentent 12,2% des complications, supérieures à celle de Sanogo et al et nettement inférieur à celle Adamou et al. [7,9]. Cette suppuration serait justifiée par la fréquence élevée des péritonites à cavité abdominale trop sale, le déficit de soins dans nos unités d’hospitalisation mais surtout le manque stomathérapeute.
Le délai de rétablissement a été trop long dans notre série (4,08 mois) comparativement à la série de Sanogo et al où 37,9% des patients ont bénéficié d’un rétablissement précoce et seulement 4,9 % l’ont reçu dans un délai tardif [9]. Le retard de rétablissement dans notre étude s’explique par la charge de travail aux urgences chirurgicales dominées par des péritonites où le principal geste de recours est la stomie entretenant ainsi un cercle vicieux. Les études publiées à ce jour rattachent le délai de rétablissement précoce ou tardif aux circonstances cliniques [4]. Durant cette période d’attente du rétablissement de la continuité digestive, le patient supporte très mal cette stomie dont les conséquences psychosociales et économiques sont importantes. Réaliser une stomie constitue toujours un choix thérapeutique difficile à accepter pour le patient. Le port d’une stomie influe négativement sur la fonction psychologique et l’image corporelle du malade et, par conséquent, la qualité de vie [14].
Survenant le plus souvent dans un contexte d’urgence vitale, en l’absence de toute préparation psychologique, le patient se réveille avec un « anus artificiel » en position abdominale [7,9]. De plus l’absence de soins et d’appareillage correct de la stomie du fait du manque de somatothérapeute peut contribuer au rejet de la stomie par le patient [7]. C’est pourquoi, plusieurs artifices sont développés par les malades eux-mêmes ou leurs accompagnateurs. C’est ainsi que Sena et al ont proposé un matériel éducatif pour le soin des personnes avec stomie intestinale [15]. On retrouve par ailleurs, un arrêt de la scolarité chez 70,7% des élèves porteurs de stomie. Aussi, 19,4% des patientes mariées se sont vues répudier du fait de leur état. Salomé et al insistaient sur le soutien capital que les hommes apportaient à leurs épouses en détresse [10]. On note que chez les sujets actifs, 92,7% des patients avaient arrêté toute activité lucrative entrainant un manque à gagner considérable pour les ménages. Les patients ayant eu une stomie peuvent être divisés en deux groupes : d’une part, ceux qui s’habituent à la gestion de la poche et retrouvent une qualité de vie et d’autre part, ceux qui ne parviennent pas à la supporter, s’isolent et perdent toute réintégration sociale. C’est pourquoi un suivi et un soutien psychologiques devraient toutefois accompagnés ces malades d’où la nécessité d’une sensibilisation de proximité comme souligné par Krishnamurty dans son étude [16]. Dans notre contexte, la reprise des activités scolaires a été facilitée par des séances de sensibilisation en milieu scolaire et familial. Plus de la moitié des femmes répudiées ont pu regagner leurs foyers grâce à la contribution des oulémas et ce, dans un délai moyen de trois mois. Au cours de cette période de détresse, le soutien de leurs familles était d’une importance capitale. Après rétablissement de continuité, la mortalité était faible de l’ordre de 0,35% (n=1) suite à un cas de défaillance septique post-opératoire. Paula a montré que la dyspnée et le temps d’intervention plus long étaient associés à une mortalité élevée des stomies [17]. La mortalité globale (11,8%) élevée retrouvée dans cette étude était liée plutôt à la pathologie sous-jacente qu’à la confection de la stomie.

CONCLUSION
Les stomies digestives sont des gestes chirurgicaux couramment pratiqués dans la prise en charge des affections chirurgicales digestives. Au CHR de Maradi, elles sont surtout réalisées en urgence dans le traitement des péritonites par perforation iléale non traumatique. Dans notre contexte, en plus des complications liées aux gestes et à la pathologie sous-jacente, elle entraine un retentissement psychosocial dominé par les déperditions scolaires et la répudiation des femmes.

 

REFERENCES

1. Sabbagh C, Rebibo L, Hariz H, Regimbeau JM. Stomal construction: Technical tricks for difficult situations, prevention and treatment of post-operative complications. J Visc Surg. 2018;155(1):41‑9.

2. Matthiessen P, Hallböök O, Rutegård J, Simert G, Sjödahl R. Defunctioning Stoma Reduces Symptomatic Anastomotic Leakage After Low Anterior Resection of the Rectum for Cancer: A Randomized Multicenter Trial. Ann Surg. 2007;246(2):207‑14.

3. Sabbagh C, Chatelain D, Nguyen-Khac E, Rebibo L, Joly J-P, Regimbeau J-M. Management of colorectal cancer in patients with cirrhosis: A retrospective, case-matched study of short- and long-term outcomes. Dig Liver Dis. 2016;48(4):429‑34.

4. Hendren S, Hammond K, Glasgow SC, Perry WB, Buie WD, Steele SR, et al. Clinical Practice Guidelines for Ostomy Surgery. Dis Colon Rectum. 2015;58(4):375‑87.

5. Harris D, Egbeare D, Jones S, Benjamin H, Woodward A, Foster M. Complications and mortality following stoma formation. Ann R Coll Surg Engl. 2005;87(6):427‑31.

6. Cottam J, Richards K, Hasted A, Blackman A. Results of a nationwide prospective audit of stoma complications within 3 weeks of surgery. Colorectal Dis. 2007;9(9):834‑8.

7. Adamou H, Habou O, Amadou Magagi I, Adakal O, Magagi A, Halidou M, et al. Pattern of Lower Intestinal Ostomies in a Low-Income Country: Case of Southeast of Niger Republic. World J Surg. 2018;42(6):1581‑9.

8. Mogasale V, Maskery B, Ochiai RL, Lee JS, Mogasale VV, Ramani E, et al. Burden of typhoid fever in low-income and middle-income countries: a systematic, literature-based update with risk-factor adjustment. Lancet Glob Health. 2014;2(10):e570‑80.

9. Zz Sanogo, Ak D. Stomies digestives : Expérience du service de chirurgie « A » du CHU du point G. Mali Med. Tome XIX, 2004;4 : 24-7.

10. Salomé GM, Carvalho MRF, Massahud MR, Mendes B. Profile of ostomy patients residing in Pouso Alegre city. J Coloproctology. 2015;35(02):106‑12.

11. Stanaway JD, Reiner RC, Blacker BF, Goldberg EM, Khalil IA, Troeger CE, et al. The global burden of typhoid and paratyphoid fevers: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2017. Lancet Infect Dis. 2019;19(4):369‑81.

12. Lambrichts DP, Edomskis PP, van der Bogt RD, Kleinrensink G-J, Bemelman WA, Lange JF. Sigmoid resection with primary anastomosis versus the Hartmann’s procedure for perforated diverticulitis with purulent or fecal peritonitis: a systematic review and meta-analysis. Int J Colorectal Dis. 2020;35(8):1371‑86.

13. Sena JF de, Silva IP da, Lucena SKP, Oliveira AC de S, Costa IKF. Validation of educational material for the care of people with intestinal stoma. Rev Lat Am Enfermagem. 2020;28:e3269.

14. Krishnamurty D, Blatnik J, Mutch M. Stoma Complications. Clin Colon Rectal Surg. 2017;30(03):193‑200.

15. Zeanandin G, Schneider S, Hébuterne X. Conséquences nutritionnelles de la chirurgie digestive. Nutr Clin Métabolisme. 2012;26(1):5‑13.

16. Battu V. Stomies digestives : appareillage et conseils aux patients. Actual Pharm. 2016;55(552):51‑4.

17. De Paula TR, Nemeth S, Kiran RP, Keller DS. Predictors of complications from stoma closure in elective colorectal surgery: an assessment from the American College of Surgeons National Surgical Quality Improvement Program (ACSNSQIP). Tech Coloproctology. 2020;24(11):1169‑77.

   Envoyer l'article en PDF